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Fouad Laroui

Biography

Fouad Laroui (1958) is a French-speaking writer and academic of Moroccan origin who since 2001 has also published in Dutch. His childhood was spent in Morocco and he studied science and architecture in Paris. In 1990 he accepted an invitation from the University of Amsterdam to do further studies as a researcher in econometrics. In 1995 he took the Dutch nationality and now lectures at the University of Amsterdam.

In addition to his academic career, he has also developed his writing skills. He has written four novels, two collections of short stories and a collection of poetry. His first publication written in Dutch, the humorous essay Vreemdeling: aangenaam, was published during Book Week in 2001. His debut novel Les dents du topographe won the Prix Découverte Albert Camus in France in 1997. His debut as a poet in Dutch is entitled Verbannen woorden, which was nominated for the 2002 C. Buddingh Prize. In 2002 he was awarded the E. du Perron Prize for his whole oeuvre. More recently, Laroui won the 2013 Prix Goncourt de la Nouvelle, one of France’s top literary prizes, for his story L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine.

Fouad Laroui has become involved in socio-cultural debate in the Netherlands and regularly writes for the newspapers NRC Handelsblad, de Volkskrant and Vrij Nederland.

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Authors' text

La double onomastique de Bruxelles
(ce que nous disent les noms de rue)

Flâner dans les rues de Bruxelles, le nez au vent, fait du promeneur un petit bilingue malgré lui, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, du moins s'il prend la peine de lire entièrement les plaques indiquant les noms de rue. Un matin, alors que j'étais en vadrouille pour ce reportage héroïque dans le monde lointain des Belges, je fus - gentiment - apostrophé par un jeune Marocain désœuvré, assis sur le pas d'une porte :
- M'sieur, qu'est-ce que vous faites ?
- Je prends des photos, je photographie les noms des rues.
- Ah bon ? Et pourquoi ?
Je lui montrai du doigt les deux noms que portaient la rue dans laquelle nous bavardions (« Quai aux briques » et « Baksteenkaai »). Il me regarda comme si je venais d'une autre planète. Puis il fronça les sourcils : est-ce que par hasard je me moquais de lui ? De si bon matin ? Je lui expliquai rapidement que je m'intéressais aux façons de traduire les noms, du français au flamand et inversement.
- « Briques » et « Baksteen », par exemple, ajoutai-je en pointant le doigt sur la plaque. Entre le français et le flamand...
Il m'interrompit, les yeux écarquillés.
- C'est du flamand, ça ?
- Eh oui.
Il hocha la tête gravement, se leva et vint examiner de plus près l'objet de ma curiosité foldingue. Puis il me dit qu'il ne s'était jamais rendu compte que les plaques des rues étaient bilingues. (Je mets en italiques pour exprimer mon propre étonnement.)

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Nous prîmes fort civilement congé l'un de l'autre, après avoir constaté que nous étions l'un Néerlandais, l'autre Belge, mais tous deux nés dans la bonne ville d'Oujda, dans ce que le général Lyautey nommait « les confins algéro-marocains ».
En s'éloignant, j'essayai de retenir ceci : il faut vouloir regarder pour voir (grande vérité philosophique découverte Quai aux briques).
Autre découverte : la lecture bilingue, qui force à la comparaison, qui surprend, qui réjouit, qui indigne parfois, rend leur profondeur et leur saveur aux mots. Prenez celui-ci : « révolution ». Pour moi, c'est un mot usé, dont la vraie signification s'est perdue. C'est quoi, une révolution ? Je vois des images bien convenues, des hommes brandissant des fourches, des bâtiments qui brûlent, des palais qu'on prend d'assaut : le bruit et la fureur, en somme. Mais il suffit de tomber sur cette plaque pour que les idées se remettent en place :

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Omwenteling... Wentelen, cela veut dire « tourner » en néerlandais. La révolution, c'est donc, d'abord, quelque chose qui tourne. Mais, ajouterait un Pierre Dac, est-ce que cela ne veut pas dire qu'on revient exactement au point de départ ? Mauvais esprit, va... En regardant cette plaque, je me suis souvenu que dans une église parisienne, un texte en latin faisait référence à la Révolution française en ces termes : Magna rerum perturbatione. Non seulement, elle tourne, mais elle perturbe... Vilaine ! Tout de même, une question (faussement) naïve : dans ma bonne ville d'Amsterdam, « révolution » se traduit par revolutie. Pourquoi dit-on omwenteling à Bruxelles ?
J'ai l'explication quelques rues plus loin, dans la place des Barricades (ce qui est logique, puisqu'on est dans le quartier des grandes « émotions » populaires, comme on disait en vieux français). Regardez bien :

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Quelqu'un a donc pris un jour la décision de remplacer le mot plaats par le mot plein. Pourquoi ? Parce qu'il était trop proche du français « place » ? Mais plein n'est-il pas non plus très proche de « plaine » - « Waterloo, morne plaine... » ? Pourquoi a-t-on remplacé un mot par un autre ? Comment se prennent ces décisions ? C'est alors que j'ai imaginé un « Bureau des noms de rue », à l'Hôtel de Ville, où officient Jansen le néerlandophone et Dupont le francophone. Ils s'aiment bien, au fond - jamais le sang n'a coulé ici pour des raisons linguistiques - mais ils sont très sourcilleux, dirai-je pointilleux, sur l'application des règlements.
Donc, un jour, Jansen décide que plein doit partout remplacer plaats. Quel historien nous dira les tenants et les aboutissants de cette décision dont on se doute bien qu'elle n'a pas été prise à la légère ? Peut-être le même historien nous dira-t-il aussi ce qui se passait ce jour-là dans le monde ? Wall Street connaissait un krach historique, Mao s'installait en Chine, Armstrong plantait un petit drapeau sur la Lune : Jansen faisait d'une plaats une plein. Soyons clair : on ne se moque de personne, ici. (On n'oserait pas.) Au contraire, on apprécie l'esprit de sérieux et l'opiniâtreté sans lequel jamais rien de grand ne se fait.
C'est sans doute avec le même esprit de système que Jansen parle d'omwenteling et non pas de revolutie. « Restons dans les étymologies germaniques, n'allons pas fréquenter ce monde latin d'où nous viennent tant de tracas. Nous sommes les descendants des Francs, nous sommes, parmi les Francs, ceux qui sont restés sur place. Ce n'est pas pour que la langue des autres vienne s'insinuer dans la nôtre. »
Tout de même, Jansen doit avoir un jumeau qui lui joue des tours quand il s'absente. Comment explique autrement cette bizarrerie sans doute unique au monde, ou la même rue possède deux noms ? Jugez vous-même :

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Donc, on est d'accord, on se trouve dans Groenstraat? Hélas non, le frère de Jansen a encore frappé... Cinquante mètres plus loin, on lit ceci (de saisissement ma main a tremblé, c'est pourquoi la photo est floue) :

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Étonnant, non ? Voilà donc une rue qui décide soudain de prendre un pseudonyme. Elle n'a même pas l'élégance d'attendre que vous l'ayez quittée. Le surréalisme a peut-être vu le jour à Paris, mais c'est bien à Bruxelles qu'il s'est épanoui, qu'il s'est enraciné.
Et ne croyez pas que ce soit un cas unique, un hapax. Voici encore une rue qui a des problèmes d'identité :

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Donc, on est d'accord, n'est-ce pas ? Association = vereniging. Hélas, arrivé au bout de la rue, quel ne fut mon étonnement, etc. Regardez vous-même :

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Il y a sans doute peu de villes au monde où l'on s'engage dans une rue qui change de nom chemin faisant. On dirait un épisode des X-Files ou de Twilight Zone. Et si, tout à coup, on débouchait sur une place madrilène ? Ou sur Jamaâ el-Fna ?
Surréaliste, aussi, cette rue de l'éclipse qui s'éclipse (ha, ha) en prenant, elle aussi, un pseudo - on va finir par douter de tout. Vous connaissez Usagi Yojimbo ? Moi non plus. Sans doute l'inventeur du waterzooi.

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Et que penser du Val-des-Roses, qui m'a plongé dans des abîmes de réflexion ? Jansen, d'humeur poétique, la baptise donc Rozendaal, soit, effectivement, le Val des Roses. Mais ce jour-là, Dupont a mal aux dents. Ou sa femme l'a quitté. Ou la fleuriste de son quartier ne lui a pas accordé un seul regard. Quoi qu'il en soit, Dupont maugrée : « Rozendaal... Ha ! Lubies d'adolescent, billevesées romantiques ! Ça mène à quoi ? Après la lune de miel, on redescend sur Terre, le désamour s'installe, Juliette devient acariâtre, Roméo prend du bide et refoule du bec... » Et d'un stylo rageur, il transforme en « impasse » » le joli val de son collègue néerlandophone. Vous ne me croyez pas ? Regardez :

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Jansen, dont les élans romantiques ont ainsi fini dans un cul-de-sac, mûrit longuement sa vengeance. Les regards qu'il lance à Dupont, lors des réunions de la Commission des Noms de Rue sont terribles. Et puis vient le jour où Dupont propose de traduire Groene Hondstraat par « Rue du chien vert ». Jansen tressaille de joie mauvaise. Il approuve d'un hochement mâle de la tête la suggestion de son collègue, qui est adopté. Et c'est ainsi que le nom de Dupont restera à jamais attaché à une bévue spectaculaire. Hond ou hont signifie dans ce cas une ancienne mesure, ce serait plutôt « Rue du vert arpent » qu'il aurait fallu graver sur la plaque. Mais non, il y a donc un chien vert quelque part Bruxelles. Le surréalisme, on vous dit !

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A chaque fois qu'il passe dans cette rue (il fait parfois un détour, exprès) Jansen pense à la honte perpétuelle attachée au nom de Dupont. Tant pis pour lui ! Il n'avait qu'à pas transformer mon val en impasse !
Bon, allez, cessons de nous moquer de messieurs Jansen et Dupont, qui ne font que leur travail. Admirons, plutôt, leur force d'âme (ou est-ce de l'humour ?) qui leur fait baptiser « rue de l'Avenir » la rue la plus décrépite de la ville :

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Mais peut-être ce joyeux balcon, qui dit zut ! au mur lépreux auquel il s'accroche vaille que vaille, est-il le symbole d'une ville qui veut croire en un avenir radieux même quand les nuages s'accumulent ? Peut-être n'est-ce pas dans les noms des rues qu'il faut chercher la clé de la ville mais dans ce sourire, aussi énigmatique que celui de Mona Lisa, mais injustement méconnu : celui qui accueille le promeneur qui entre se recueillir dans l'Église Sainte-Catherine.

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Devant ce rêve de pierre, il ne nous reste plus qu'à nous taire.

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