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Gilles Pellerin

Biography

Gilles Pellerin (1954, Canada) is a great authority on and defender of the short story (see, for example, Nous aurions un petit genre, essay, 1997, and Dix ans de nouvelles, une anthologie québecoise, 1996). He is also the literary director of Editions de l'Instant même in Quebec. In 2004, following an invitation from the journal Septentrion, Pellerin entered into correspondence with the Flemish writer Stefan Hertmans to mark the special edition on Quebec entitled ‘Comme dans un miroir trouble' (2004, no. 3).

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Authors' text

La Villa Hellebosch porte mal son nom

Mon séjour à Vollezele, il me semble important de le signaler d'entrée de jeu, est la première résidence d'écriture dont je bénéficie depuis le début de ma carrière maintenant longue de vingt-cinq ans. On m'a invité pour que je puisse y compléter une correspondance entamée il y a deux ans avec Stefan Hertmans, correspondance portant sur la question, pour ne pas dire la tension linguistique, que vivent les Belges et les Québécois. L'avantage est double, j'ai pu le constater dès mon arrivée : ce type d'avantages consentis aux écrivains et aux artistes se vérifie d'abord par le temps qu'il dégage (tout novembre ou presque !) pour la pratique d'un métier que, dans mon pays, on est obligé d'exercer en concurrence avec une activité salariée, seule garante des revenus nécessaires à la vie d'une famille ; surtout, j'ai trouvé ici la possibilité d'ancrage dans un terreau dont les gras labours montrent d'évidence qu'il est fertile. En somme, il s'agit de se placer dans une disponibilité propice à la création, de même que la terre est affiche sa gestation.

Le jour de mon arrivée je me suis donc immédiatement livré à une activité qui m'est familière et dont mon patronyme est d'ailleurs porteur : le pèlerin a marché, commencé à arpenter le pays voisin de la villa Hellebosch, qui est, soit dit en passant, très éloignée de l'enfer que son nom suggère ! La marche m'est salutaire depuis toujours, en particulier quand l'écriture se place en moi comme accès privilégié au paysage : en me baladant, je mâche des phrases, je les rumine (ici sous le regard des vaches encore à l'herbe - chez nous la terre est maintenant gelée), les note sur un bout de papier.

Le paysage brabançon s'est déposé en moi, je me suis lentement imprégné de sa douceur vallonnée, sans en attendre autre chose que sa simple présence. J'espère, dans la dernière lettre que je destine à Stefan aujourd'hui même, en rendre compte, accorder ma pensée à cet espace serein, dans l'espoir que mes compatriotes qui liront notre correspondance reçoivent de la Flandre une image différente de celle que les journaux leur apportent - les nouvelles qui se rendent jusqu'à nous se réduisent souvent à quelques catastrophes et inquiétudes, ce principe valant pour tous les pays étrangers. Je n'entretiens pas une visée bucolique, en le faisant ; je voudrais que se dégage ainsi ce qui m'a séduit dans le rapport entre le paysage et la peinture et m'a permis de marcher sur les routes flamandes comme dans la peinture de Léon Spilliaert vue au Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles dès le début de mon séjour (ce pour quoi je remercie Nathalie Goethals).

Pas que cela se soit traduit par des « pages flamandes », comme pourrait être tenté d'en écrire un écrivain en voyage. Si cela se réalise un jour, ailleurs que par les considérations que je compte inscrire dans notre correspondance comme une redevance à la Flandre et à ses habitants, je m'y livrerai avec plaisir et mélancolie. Le paysage environnant est un poème en prose qui m'attend peut-être. Je me suis plutôt lancé ici dans un projet neuf dans lequel on ne trouvera sans doute aucune référence à la terre qui m'a accueilli. Ceux qui nous aiment n'attendent pas qu'on parle d'eux, ils veulent simplement notre bonheur. Or je me suis senti aimé par cet espace, allant saluer le plus souvent possible tel bosquet, me promenant au coeur de la hêtrière du domaine Hellebosch comme dans une église baudelairienne.

J'aime le hêtre. Et ne le fréquente que rarement : j'habite la ville. Ici, la maîtresse des lieux a disposé des sculptures parmi les arbres. L'intention est en soi de nature à réjouir un homme venu d'un pays dont la forêt existe dans un régime mythologique tout à fait différent - la sauvagerie. Sa discrétion d'hôtesse nous la révèle artiste : un propos sur la lumière, une joie à ajouter à l'émerveillement (je pèse mes mots) ressenti devant ce qui n'existe pas chez moi. En effet, l'automne québécois se donne d'abord avec une frénésie chromatique qui vous laisse épuisé et heureux, spécialement au moment de l'été des Indiens, éphémère et incertain (cette année il n'y en a pas eu). Puis le vent et la pluie emportent les feuilles, décharnent la saison, déciment le premier plan. Nous nous retrouvons soudain à nu. La lumière nordique, si tendre et si triste, existe chez nous comme chez vous, mais différemment.

J'ai l'impression ici d'être sur les lieux mêmes de l'invention de la peinture. Des raisons objectives (existence de pigments, révolution de la conscience, de la perception du monde, par exemple) peuvent laisser croire, raisonnablement, que si la peinture était née sous les froids rivages du Saint-Laurent, elle aurait été autre, de même qu'on peut comprendre que les populations amérindiennes sillonnant le territoire n'ont pas eu besoin de l'écriture. Au moment où les Européens s'installent à demeure chez nous, il y a moins de quatre siècles, mon pays n'était que peu habité (les conditions climatiques de l'époque y étaient d'une sévérité épouvantable à nos yeux de sédentaires). Les nomades n'entretiennent pas avec l'espace le même type de rapports symboliques que les paysans, les bourgeois ou les ouvriers, pour s'en tenir à ces trois formes d'enracinement. La peinture de chez nous a donc d'abord emprunté à la tradition européenne. La manière trouve alors à prévaloir sur l'objet à traduire en lignes et en couleurs.

Pareillement, j'utilise une langue européenne pour traiter du monde américain (je revendique mon américanité, que trop souvent on accorde en exclusivité à nos voisins états-uniens). Passer un mois ici, dans un univers linguistiquement nouveau - je ne parle pas le néerlandais, je devais me limiter à saluer les gens croisés dans la rue avec un impossible accent -, aura été pour moi l'occasion d'être européen sans être en même temps français. Cette confession émane de quelqu'un qui adore la France.

Je sais depuis longtemps que je ne pourrais vivre ailleurs qu'au Québec, et sans doute à nulle place qu'à Québec, au coeur de ce qui nous définit comme peuple. Demain soir, je serai de nouveau parmi les miens, avec le bonheur exprimé par Joachim Du Bellay de retour dans son pays angevin, au moment où le français prenait sa forme complète (comme langue aspirant à l'universalité) et où les premiers mots de ma langue décrivaient mon coin d'univers (le récit de Jacques Cartier). Sans vraiment voyager, bouger, me déplacer, comme j'en avais au préalable l'intention - je me suis plu dans cette fixité agrémentée de promenades -, j'aurai fait un beau voyage, profitant du paysage, des gens et de la représentation des gens et du paysage. Et des interrogations sur la représentation.

La correspondance avec Stefan montre un glissement de la langue vers la culture et la civilisation. Nous vivons inquiets, et notre inquiétude relève presque du devoir. Le devoir de vigilance.

Je suis heureux d'avoir profité du programme mis en place par Het beschrijf. Je ne limite pas ce commentaire au bénéfice de la résidence (dont je rapporte un livre nouveau), mais à l'ensemble de ses actions. Le marathon Borges, par exemple : quelle idée ! Préparer la lecture publique d'un extrait de L'Aleph m'a permis de me resituer dans mon propre travail, notamment en ce qui a trait au manuscrit en cours. Je suis un écrivain mineur, appartenant à une littérature périphérique qui ne se craint, la modestie aidant, de se réclamer de modèles étrangers. Discuter d'éthique avec mon collègue en résidence, l'écrivain norvégien Finn Iunker, m'a été bénéfique.

Le Nord s'incline respectueusement devant le Nord. Demain je retourne à la neige, riche de votre amitié.

Gilles PELLERIN, Vollezele, le vendredi 1er décembre 2006

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Villa Hellebosch
6.11.06 > 4.12.06

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