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Corinne Larochelle

Biography

Corinne Larochelle (1973) writes poetry and short stories. She obtained a bachelor's degree at the Laval University and a master's degree at the University of Québec in Montréal, where in 1999 she received the Prix Québec-Amérique for her thesis on the oeuvre of Élise Turcotte. Since 2001 she has lectured in literature at the Collège de Maisonneuve. She has published poems, short stories and articles in several prestigious periodicals (Exit, Les Écrits, XYZ, Stop, Moebius, Voix et Images and Tessera). In 2000 she published Le loup de la lectrice, a correspondence on the self-portrait in collaboration with François Tétreau.

In 1992 Corinne Larochelle received the Prix Critère for her first collection of poems, entitled La femme d'encre. In 2008 she won the readers' prize at the ninth Montréal poetry market for Vent debout and in 2011 she was a winner of the Estuaire-Bistrot Leméac poetry prize for her latest collection of poems, Femme avec caméra, published by Éditions du Noroît.

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Authors' text

Sur la pointe des pieds

16 h, place de la Monnaie.  Le vent frais avait fait son apparition depuis quelques jours sur la ville et une lumière laiteuse, filtrée par quelques nuages, enveloppait les édifices comme si on leur avait enfilé un manteau de mohair blanc. Replaçant son foulard sur sa gorge qu'elle protégeait précautionneusement, Elsie gravit les marches du théâtre.

D'un pas rapide, elle s'engouffra dans sa loge, sans prendre le temps de saluer Anton, celui qui jouait le Dr. Schön et avec qui elle avait développé une belle complicité durant ces semaines de répétition. Elle se versa un verre de jus d'ananas, élixir qu'elle buvait chaque jour de représentation depuis qu'elle avait lu dans un magazine que les fruits acides nettoyaient les cordes vocales. Avant de réchauffer sa voix et de s'étirer, elle regarda encore une fois le texto qu'elle avait reçu la veille comme pour le démystifier : «Cinq respirations à la minute.» Grégoire avait ajouté: «Il y a peu de chances que tu la revoies».

Ainsi, ce qu'elle avait imaginé était en train de se produire : la mère de Grégoire allait mourir pendant qu'elle jouerait Lulu, l'irrésistible ensorceleuse, le rôle le plus envié pour une soprano, celui qu'elle attendait depuis vingt ans. Sa belle-mère allait mourir alors qu'elle serait à des kilomètres de Montréal, sur une planète de tutus et de falbalas, en équilibre sur la pointe de ses chaussons, et qu'elle ne pourrait consoler Grégoire que par courriel ou par Skype. «Des fois, la vie...», se dit-elle, en regardant dans le miroir une mèche de cheveux rebelle qui lui revenait sans cesse dans les yeux, sans achever sa pensée.

Elsie attaqua ses gammes, mais s'arrêta soudain prise d'un vertige lancinant comme cela lui arrivait depuis quelque temps. Elle se voyait à la place de Simone dans son lit aux barres de métal, des cathéters plantés sous la peau, les épaules, le ventre maigris d'avoir si peu mangé et ces inspirations douloureuses qui semblaient chacune gruger un peu de ses fonctions vitales. Cinq respirations à la minute, disait le texto. Elle compta sur ses doigts par tranches de dix secondes tout en allongeant ses respirations. Une pression au thorax apparut, puis les images des dernières semaines.

Quelques jours avant son départ pour Bruxelles, ils étaient allés voir Simone au centre de soins palliatifs où elle venait d'être admise. Elle si ronde au début de l'été avait maintenant les joues creuses, le cou plissé. Comme un fruit qui durcit et se condense autour du noyau, tout son corps se repliait sur son centre, et sa bouche était maintenant trop petite pour le dentier du haut. Elsie avait peine à reconnaître le visage de sa belle-mère. Elle se rattachait à la forme des yeux et des sourcils qui n'avait pas trop changé : amandes pour les yeux, demies-lunes pour les sourcils.

Ils étaient restés toute la journée avec elle à lui tenir la main, lui caresser les bras et se remémorer des histoires, des voyages en famille. Dehors, sur la terrasse, enrubannée de couvertures, avec ses mitaines et sa tuque pour rester plus longtemps dans la fraîcheur de septembre, sa belle-mère avait enfilé cigarette sur cigarette. Son dernier plaisir. Et qu'on ne vienne pas le lui retirer ! Ça, elle l'avait dit quelques fois avec une certaine intransigeance dans le regard. C'était quelque chose de clair. Comme bien d'autres choses, d'ailleurs, semblaient claires pour Simone.

Avec la lucidité de ses soixante-deux ans, Simone savait qu'elle ne reverrait plus Elsie, sa belle-fille aux grands yeux comme elle aimait l'appeler. Mais avec l'élégance et la discrétion qui lui étaient propres, elle ne fit aucune allusion, ce soir-là, au fait qu'elle n'avait pas eu de petits-enfants à chérir, qu'à quarante ans Grégoire n'avait toujours pas de vie professionnelle stable; elle ne fit pas non plus de remarque à propos de la rumeur de séparation qui planait au-dessus du couple. La mort avait élu domicile dans sa chair, l'heure n'en était plus aux remontrances, elle ne l'avait d'ailleurs jamais été. Simone profitait simplement du bonheur d'avoir ses proches près d'elle et de fumer ses cigarettes. Les minutes s'égrenaient lentement, silencieuses, avec cette beauté singulière des instants entre parenthèses. Puis, sans chercher à se retenir, Elsie et Grégoire éclatèrent de rire quand Simone, hypersensible aux bruits environnants en raison des médicaments, se mit à imiter le bruit d'un avion qui traversait le ciel en faisant danser ses doigts dans les airs.

En rentrant à la maison ce soir-là, Elsie et Grégoire avaient fait l'amour avec une fébrilité qu'ils n'avaient pas ressentie depuis longtemps. À l'aéroport, les yeux soulignés de cernes d'avoir veillé sa mère tout l'été, Grégoire déclara à Elsie qu'il allait dès le lendemain déposer sa candidature pour un poste de commissaire au Musée des Beaux-arts. Il le dit de sa belle voix grave qui faisait frémir Elsie plus que tous les ténors qui lui donnaient la réplique. C'est sur cette note heureuse qu'elle avait franchi la barrière.

18 h 45. C'était bientôt l'heure d'entrer sur scène. Elsie rejoignit la troupe et prit place sur l'alligator en plastique duquel elle émergerait quelques instants plus tard. Elsie appréciait particulièrement les secondes qui précédaient le lever du rideau, ce moment d'adrénaline pure qui lui était maintenant indispensable. Elle regarda les animaux empaillés dans la cage côté cour, absorba la force de l'ours, l'agilité du singe, la clairvoyance du lion et jeta un coup d'œil au Dr. Schön côté jardin. Tous les éléments étaient réunis. Elle sentit une plénitude monter en elle. Elle allait enfin accoucher de Lulu qu'elle portait dans son ventre depuis plusieurs mois, bientôt un an.

Dès qu'elle entonna les premières mesures et qu'elle monta sur ses pointes, sa colonne vibra d'un fort courant électrique qui semblait venir de tous les angles du théâtre, aussi bien des têtes de chérubins sur le devant des loges que du lustre qui tombait du plafond ou du violoncelle qui s'échappait de l'orchestre. Pendant trois heures quarante-cinq, elle fut une unique combinaison de Lulu et d'Elsie. Chaque réplique du texte de Berg résonnait avec une coloration particulière. «J'avais autant de vénération pour vous que pour ma mère malade», lui disait un de ses amants. «Sans ces grands yeux d'enfant, je te prendrais pour la putain la plus raffinée», lui disait un autre. Une libido incroyable passait entre ses jambes qu'elle agitait aux yeux de ses partenaires masculins et des spectateurs.

La sensation de brûlure à la pointe de ses orteils ne se manifesta qu'à la toute fin, lorsque Anton, transformé en Jack L'Éventreur, la transperça de son couteau de poche en une longue et symbolique pénétration. Elle joua le râle de l'agonie avec l'impression d'être plus femme, plus féconde que jamais. Puis son diaphragme s'immobilisa.

Tout se déroula comme dans un rêve jusqu'aux applaudissements qui s'étiraient et semblaient irréels. Elsie réalisa que le rêve était terminé quand une petite fille aux longues nattes vint lui porter un bouquet de roses blanches.

L'équipe de production, le metteur en scène et tous les interprètes festoyèrent une bonne heure du côté des loges, puis Elsie prit congé en piquant à travers la place de la Monnaie. Elle attendit de rentrer dans son studio, rue du Vieux Marché aux Grains, avant de prendre ses messages. Mais elle savait déjà ce qu'elle allait trouver. En plus du mot de Cambronne que parents et amis lui avaient posté sur Facebook, un message de Grégoire : «Partie en après-midi sans faire de bruit. Mes derniers mots : ²Je t'aime. La fleur que je mettrai près de ton urne sera une rose blanche.²»

Elsie pleura. Elle manquerait les funérailles. Mais bientôt elle pensa à Grégoire, à la dernière fois qu'ils avaient fait l'amour. Si les derniers mois avaient été difficiles, quelque chose lui disait qu'elle le retrouverait plus vivant, libéré d'un poids qu'il n'avait plus à porter.

Elle respira une dernière fois le parfum des fleurs. Se massa le visage et les joues qui prirent une belle couleur pêche. Puis elle ferma les volets.

 

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Villa Hellebosch
24.09.12 > 22.10.12

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